Aux Etats-Unis, je perds mon français

« Mon père est parfois horrifié de m’entendre parler français et me reproche de massacrer la langue de Molière », plaisante Missiva Khacer, expatriée depuis près d’une douzaine d’années aux États-Unis.

Cette avocate en Floride, spécialisée dans le droit des affaires et de l’immigration, peine à structurer ses phrases en français. « Il n’y a rien de plus agaçant qu’un mot qui reste sur le bout de la langue car j’ai l’impression de ne plus maîtriser complètement ce que je croyais pourtant définitivement acquis », précise-t-elle.

Alors que le bilinguisme connait un regain d’intérêt aux Etats-Unis, il serait facile d’oublier que les langues se perdent aussi. Comme toute personne immergée dans une seconde langue – l’anglais -, Missiva Khacer connait ce que les orthophonistes appellent “l’attrition des langues”, la perte d’une partie ou de la totalité d’une langue non liée à une pathologie. Dans le cas de l’avocate, la situation peut parfois se montrer embarrassante, notamment au sein de sa profession. « Les mots me viennent plus rapidement en anglais, mais comme beaucoup de mes clients sont Français, je me dois de maîtriser un langage parfait, et c’est un vrai challenge pour ne pas mélanger les deux langues dans une même phrase, à la manière de Jean-Claude Van Damme, ce qui ne ferait pas très sérieux ».

L’attrition de la langue maternelle est un phénomène complexe où différents facteurs interviennent. L’âge de l’individu en est un, mais ce n’est pas le principal, estime Loraine K. Obler, une neuroscientifique spécialiste du langage au Graduate Center de CUNY à New York. “Plus que l’âge de l’expatriation, cela dépend du pourcentage des langues auquel un individu est exposé à partir du moment où il émigre“, précise-t-elle. Est-il possible de perdre complètement l’usage de sa langue maternelle dans le cas d’une immersion totale en anglais ? “Je ne le pense pas, poursuit-elle, sauf si la langue maternelle n’a pas été acquise complètement à la base“.

Les individus qui quittent leur pays très jeunes sont dans cette situation. La spécialiste cite par exemple une étude faite sur des enfants coréens adoptés en France quand ils avaient entre 3 et 8 ans. Quinze à vingt ans après leur arrivée en France, l’auteur de l’étude, Christophe Pallier, les a soumis à plusieurs expériences visant à évaluer leur niveau de connaissance du coréen. Verdict: aucun n’a reconnu les phrases coréennes et “leur performance ne se distinguaient pas de celle d’une groupe de locuteurs de langue maternelle française n’ayant jamais été exposés au coréen“, a-t-il écrit en 2003. Une autre expérience, sur l’identification de traductions coréennes de mots français (“main”, “bonjour”…) n’a pas été concluante non plus. “Cela suggère une perte totale de la langue“, résume Loraine Obler.

Rick Brown, 56 ans, n’en est pas encore là, même si s’exprimer en français est devenu plus difficile qu’avant. Né à Verdun de mère française et père américain, ce Français de Los Angeles a grandi à Metz. A 18 ans, il fait le choix de rejoindre son père et de s’installer aux Etats-Unis. “Mon anglais était très pauvre”, se souvient-il. Après avoir étudié la physique et la philosophie, il se prend d’intérêt pour la psychologie, et devient professeur. “J’ai rapidement été immergé dans la culture. Je ne m’exprimais qu’en anglais, et mon français est devenu “rusty” (“rouillé” qu’il traduirait par “je n’ai plus l’occasion de le pratiquer”)“.

Les conversations téléphoniques avec sa mère se compliquent. Rick Brown cherche ses mots. “Ce qui est le plus difficile pour moi, c’est de retrouver les expressions de tous les jours alors que je n’ai pas oublié le vocabulaire. Je suis obligé d’utiliser d’autres mots.” Ainsi, lors d’un récent voyage en France, le mot “taille” (“size”) ne lui est pas revenu;  et il n’a pas su expliquer l’expression “il se fout de ma gueule”. “C’est très frustrant, car les expressions rendent la conversation fluide”, assure celui à qui l’on confère un accent français quand il s’exprime en anglais, et un accent québécois quand il parle en français.

Les noms propres et communs peuvent poser problème, explique Loraine Obler, de CUNY. Les verbes ne sont pas autant touchés par l’attrition, peut-être parce qu’ils ont des sens plus larges. On peut plus facilement trouver des substituts“.

Les générations actuelles, qui ont davantage accès au français que leurs aînés au travers des nouveaux moyens de communications et l’internet, peuvent plus facilement lutter contre les effets de l’attrition. “Cela aide les adolescents et les adultes, même si c’est juste de la spéculation. Pour les enfants, les mettre devant un écran et leur montrer un programme en français ne fonctionnera pas. Il faut parler la langue“, poursuit-elle.

Nicolas Leophonte, originaire de Toulouse, batteur et réalisateur de disques, est arrivé à Austin il y a 20 ans, quand il en avait 25. “J’ai tendance à oublier certains mots ou conjugaisons avec le temps. Cela me demande un petit effort. Même si je parle français avec ma femme tous les jours, je m’en rends compte quand nous rentrons en France une fois par an”, reconnait-il.

Il a aussi un autre souci d’expression: « Dans le domaine de la musique, j’ai tout appris ici en anglais donc je ne connais pas le vocabulaire en français. Pareil pour tout ce qui touche à l’informatique. L’Internet n’existait pas quand je suis arrivé ici”.

Pour essayer de maintenir son français, Rick Brown parle sur Skype avec son demi-frère, sa mère et son beau-père. “Ils me corrigent de temps en temps, avoue-t-il. Il est plus facile pour moi de parler de philosophie, avec des termes techniques, avec mon beau-père que d’avoir une conversation de tous les jours.” Pour autant, il n’en est pas moins Français, et avoue que s’asseoir à la terrasse d’un café pour regarder les gens passer lui manque beaucoup. La langue part, mais les bonnes habitudes restent.

Avec Sandra Cazenave (LA), Hugues de Saint-Quentin (Austin) et Greg Durieux (Miami)