Aux États-Unis, des soignants français fatigués mais pas abattus

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Frédéric Bernerd, infirmier en pratique avancée à Miami © Frédéric Bernerd

“Honnêtement, je suis fatigué. Je ne suis pas parti en vacances depuis août 2019”, reconnait Julien Cavanagh. Ce neurologue à l’hôpital Massachusetts General fait partie des soignants français en première ligne face à la Covid-19. Pour lui comme pour ses collègues, 2020 a été une année éprouvante sur le plan physique et mental. Propulsé en unité Covid en avril à New York, alors l’épicentre du virus sur le sol américain, il n’a pas vu son père depuis un an. Et, en mars, il a dû mettre sa mère dans un avion pour la France juste après que cette titulaire de carte verte a réussi à décrocher un emploi à Century 21 à New York, la chaine de magasins qui a fait faillite.

Mais, à l’aube de la nouvelle année, il a quelques raisons d’être optimiste. Fin décembre, il s’est fait vacciner contre le virus et attend désormais le second “round” d’immunisation, condition sine qua non pour prendre l’avion et revoir ses proches. Comme de nombreux autres soignants aux États-Unis, il s’est filmé quand il a reçu cette première injection. Son espoir: servir d’exemple. “L’acceptation du vaccin augmente dans l’opinion publique. C’est encourageant. C’est une chose de lire une étude dans une revue scientifique, mais quand on voit d’autres personnes se faire vacciner, cela a plus d’impact”, dit-il.

Pour Julien Cavanagh, cette vaccination (sans effets secondaires majeurs pour lui) a clôturé une année de hauts et de bas. Depuis le début de la crise sanitaire, le stress généré par le flot incessant de patients intubés, le manque de moyens, la tristesse d’avoir perdu un de ses mentors (le docteur James Mahoney) co-existent dans son souvenir avec le soulagement de ne pas avoir contracté le virus et le sentiment d’avoir fait le maximum pour sauver des vies. Chef des médecins résidents à SUNY Downstate, à Brooklyn, au début de la pandémie, il est passé au cours de l’été à l’hôpital du Massachusetts. “J’ai toujours aimé être en première ligne, confie-t-il. Cette crise m’a changé de plein de manières différentes. J’ai l’impression d’être au coeur d’un moment historique. J’aurais souffert de n’avoir rien pu faire. J’ai la consolation d’avoir aidé d’autres personnes. Je pense aussi aux gens qui sont dans des situations difficiles, comme les commerçants, les restaurateurs…

À Houston, la dynamique infirmière Églantine Clocher, qui a co-fondé un projet de confection et de distribution de masques au début de la crise, s’est habituée aux “protocoles sanitaires très contraignants aussi bien à l’hôpital qu’au retour à la maison” qui rythment son quotidien depuis mars. Elle aussi a traversé 2020 sans contracter le virus. “Je le dois uniquement à l’observation stricte des protocoles et des gestes sanitaires. L’arrivée du vaccin ne changera pas mon comportement, même si je comprends qu’elle suscite beaucoup d’espoir autour de moi”, dit-elle.

La Française, qui n’a pas été vaccinée, se montre prudente. “L’avancée des connaissances sur la Covid-19 est une bonne nouvelle en soi comme à chaque fois que la science médicale avance. Je pense qu’il faut néanmoins rester humble malgré la mise sur le marché des premiers vaccins. L’espoir suscité doit être mis en balance avec le peu de recul que nous avons, d’autant que l’accès au vaccin reste aujourd’hui limité au niveau mondial“, relativise-t-elle

Ce qui est stressant, c’est le sentiment de ne pas être à l’abri. Il ne faut jamais relâcher sa garde“, poursuit Frédéric Bernerd, infirmier en pratique avancée à Miami et président de l’association de soutien aux Français en difficulté Entraide Floridienne. Lui non plus ne s’est pas fait vacciner pour le moment, mais le fera “tôt ou tard“. “Je n’ai pas pris de décision sur quand, confie-t-il. C’est un nouveau type de vaccin. On n’a pas de recul sur le long-terme. Il faut mettre en balance les risques et les avantages. Quand on est soignant, il faut aussi veiller à ne pas se faire vacciner tous en même temps pour éviter d’avoir d’éventuels effets secondaires au même moment. Mais le choix est dur car il faut aussi pouvoir se protéger quand on est très exposé”, dit-il.

Malgré les appréhensions, et l’arrivée d’un variant plus contagieux aux États-Unis, les vaccins de Pfizer et Moderna “offrent une lueur d’espoir, poursuit-il. L’année 2020 est passée très vite. On a été très sollicités. Ça laisse moins de temps pour penser à la famille en France“. D’autres aussi occupent son esprit alors que la page de 2020 se tourne. “Les personnels soignants sont très importants, mais tous les personnels de service, chargé de gérer les respirateurs et les autres équipements, de nettoyer les chambres, le sont tout autant“.