Au Capitole, un parfum de révolution française

By vasilis asvestas

Le sénateur républicain Ben Sasse a beau dire en creux que les Américains ne font pas la révolution comme les Français, ce n’est pas le sentiment qu’on avait à l’extérieur du Capitole, mercredi 6 janvier. Dans la foule compacte, massée aux abords du bâtiment, il ne manquait que la guillotine pour être replongé dans l’ambiance dans la France de 1789. “Mettez la tête d’Obama sur un pic !“, “Donnez-nous Nancy Pelosi (la cheffe de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, ndr)“, pouvait-on entendre ce jour-là.

C’est l’une des quelques images qui restera de cette journée gravée dans les manuels d’histoire. La dernière fois qu’a eu lieu une invasion du bâtiment du Congrès, coeur de la démocratie américaine, c’était en 1814 par l’armée britannique. Plusieurs centaines de supporteurs de Donald Trump avaient décidé, mercredi dernier, de remettre ça pour contester les résultats de l’élection présidentielle. Sur place, certains parlaient de pénétrer dans l’enceinte du bâtiment dès le matin, en écoutant Donald Trump s’exprimer lors d’un rassemblement organisé près de la Maison-Blanche.

En début d’après-midi, la foule commence à se déplacer vers le Capitole. Sur le chemin, une équipe de journalistes, une femme et son caméraman, est prise à parti. Lorsque nous arrivons sur place, autour de 13 heures locales, il y a déjà des centaines voire des milliers de personnes devant le bâtiment, près de gradins installés en vue de la cérémonie d’investiture de Joe Biden. À l’intérieur, la séance de certification des résultats a commencé sous l’égide du vice-président Mike Pence. “C’est notre dernière chance !” hurle un jeune homme dans un mégaphone, tandis qu’un autre invite la foule grandissante à franchir un muret pour se rapprocher du Capitole. Un geste qui amènerait les manifestants au pied de l’édifice. On sait que la situation peut devenir instable. Et si ils tentaient d’entrer ? Sont-ils armés ? Beaucoup passent le petit mur, dont un groupe de Sud-Coréens, chantant “We love Trump” et portant un drapeau de leur pays.

La police est là pour les accueillir. Les premiers jets de grenades lacrymogènes poussent certains à battre en retraite, mais un homme crie “tenez la ligne“, comme s’il était sur un champ de bataille. D’ailleurs, certains participants sont en accoutrement militaire, avec vestes de camouflage, casques et ce qui ressemble à des gilets pare-balles. Autour, les drapeaux américains et confédérés se mêlent aux bannières “Trump 2020” et à d’autres symboles de la “Trump nation”.

Au bout de quelques minutes, les manifestants gagnent du terrain face à des forces de l’ordre débordées. Progressivement, les émeutiers, mus par l’envie de casser ou simplement embarqués par la foule, prennent possession des gradins de l’investiture ainsi que de la plateforme, en face, où doivent être installées les caméras qui filmeront la prestation de serment le 20 janvier. Des drapeaux “Trump 2020” sont agités et déployés, y compris sur le bâtiment, comme pour marquer le territoire. On a l’impression d’une armée ayant conquis un fort ou de révolutionnaires s’introduisant à Versailles. En contrebas, un public de manifestants pacifiques regarde le spectacle avec un certain amusement. La seule chose qui les dérange est la riposte de la police, jugée violente et non-justifiée: eux sont là pour protéger la démocratie, non pas la renverser.

La connexion internet est tellement mauvaise qu’il est difficile de savoir qu’au même moment, d’autres émeutiers sont parvenus à entrer dans le bâtiment de l’autre côté. Au bout d’une heure, toutefois, la rumeur d’une manifestante blessée grièvement au torse par un policier se répand – elle sera prononcée morte quelques heures plus tard à l’hôpital. Après plusieurs heures de chaos, les forces de l’ordre reprennent le contrôle de la situation. À la gare Union Station, où plusieurs manifestants pro-Trump attendent leur train et se tiennent au chaud, Bill Reinbacher, un protestataire, a passé une bonne journée. “Nous avons montré au président et au pays que nous étions derrière lui“. À quel prix ?