Aides aux PME: les entrepreneurs français face aux débuts chaotiques du Paycheck Protection Program

Lorsqu’elle a fait sa demande de prêt “Paycheck Protection Program” (PPP), Carole Boutry a eu une mauvaise surprise: le formulaire en ligne de Bank of America mentionnait qu’une entreprise américaine dont le propriétaire est étranger n’aurait pas le droit au prêt. Or Bam France, l’entreprise d’étuis d’instruments de musique dont elle dirige la filiale américaine, a un propriétaire allemand. La dirigeante sait pourtant que les filiales de groupes étrangers ou possédée par des étrangers, ont bien droit à ces aides.

“Au début ils ne voulaient rien entendre, ils m’ont dit que c’était à moi de prouver que nous avions droit au prêt…” Après une multitude d’appels et de très longues attentes, un conseiller de la banque finit par dire à Carole Boutry qu’elle a effectivement raison. Mais mardi, 8 jours après son premier contact, le formulaire en ligne n’avait toujours pas été changé. “J’ai tout entendu, y compris d’aller voir dans une autre banque, mais BofA est notre seule banque, depuis 20 ans et la plupart des banques n’accordent ces prêts qu’à leurs clients existants”. Résultat, vendredi soir, elle a mis les 5 employés de l’entreprise en furlough (chômage partiel). “On reprendra tout le monde si on arrive à avoir le prêt” dit-elle.

Le plan d’aide aux PME voté début avril par le Congrès est non seulement gigantesque (plus de 350 milliards de dollars pour les seuls PPP destinés à conserver l’emploi), il était aussi très attendu par l’immense majorité des entreprises américaines. Pour accélérer les choses, le Congrès a choisi de passer par les banques en utilisant un système pré-existant de prêts même si la majorité sera transformée en subvention. Mais nombre de banques ont éprouvé des difficultés à mettre en oeuvre le programme. Sur une vingtaine d’entrepreneurs ou chefs d’entreprises français aux Etats-Unis contactés par French Morning, seuls 2 avaient reçus des fonds à l’heure de la publication de cet article.

“Crucial pour pouvoir garder les employés”

Franck Bondrille, patron de l’agence de voyage Contact USA, a déposé son dossier dès l’ouverture des guichets, via une plateforme spécialisée (Lendio). Il attend depuis une réponse et a dû, en attendant, licencier 15 de ses 20 salariés. “Toute l’activité s’est arrêtée presque du jour au lendemain; je devais recevoir 42 groupes à New York en avril et mai qui est une période très forte pour nous”, explique-t-il. Quand l’argent arrivera, il compte réembaucher tout le personnel licencié. “Ca nous permettra de préparer la reprise, on espère en septembre. L’automne est une forte saison, notamment avec le marathon de New York pour lequel nous accueillons normalement 5.000 personnes”.

Pourtant la SBA (Small Business Administration) donne des chiffres impressionnants: mardi 14 avril en milieu de journée, plus de 1,1 million de prêts avaient été approuvés, pour un total de 257 milliards de dollars. Mais seule une très faible partie a pour l’heure été réellement reçue par les entreprises bénéficiaires. Ariane Daguin,la fondatrice de Dartagnan, en fait partie. La “reine du foie gras” (qui vend aussi beaucoup d’autres volailles et viandes) a déposé son dossier auprès de la Chase dès le dimanche 5 avril. “Toute la journée on a appelé notre conseillère, on avait préparé tous les documents et dès que le formulaire en ligne était prêt, elle nous a prévenus. Ca a été fait en moins de deux heures ensuite”. Et vendredi, les 3,5 millions de dollars, représentant deux mois de masse salariale, sont arrivés sur le compte de l’entreprise. Il était temps: “75% de nos clients sont des restaurants, un chiffre d’affaire qui a disparu du jour au lendemain. Nous vendons beaucoup en ligne depuis, mais c’est très loin de compenser”. Grâce au prêt transformable en subvention, Dartagnan a pu garder ses 270 employés. “C’est crucial pour pouvoir redémarrer vite à la reprise, souligne Ariane Daguin. Grâce à cette subvention, je peux dormir plus tranquille jusqu’à fin juin. En espérant que d’ici là, les restaurants auront réouvert…”

“Faire le forcing”

Patron de la filiale “nord est” de Roche Bobois, Pierre Gérardo fait lui aussi partie des rares à avoir déjà reçu les fonds des prêts PPP. “Cela va nous permettre de tenir jusqu’à fin juin et de préserver les salaires de tous jusqu’à 75 à 80%, y-compris les commissions des vendeurs”, raconte-t-il. Pour beaucoup d’autres, le processus a été plus compliqué, notamment ceux qui, comme Carole Boutry, ont une entreprise dont les propriétaires ne sont pas américains. “Nous avons reçu bon nombre de demandes de gens qui ont nous dit que leur banque leur avait refusé le prêt pour ce motif, note Valérie Demont, associée du cabinet d’avocat Sheppard Mullin. Cela se règle banque par banque, et même conseiller par conseiller. Les choses ont été mises en oeuvres si rapidement que les règles ne sont pas claires pour les banques. Mais une chose est sûre: la loi ne prévoit pas l’exclusion des entreprises à capitaux étrangers (pourvu qu’elles soient à structure juridique américaine et avec des employés sur le sol américain). Le conseil de l’avocate: “faire le forcing, en général cela finit par passer”. Souvent, un simple renvoi vers les documents officiels de la SBA (pages 5 et 6 de ce document et ce formulaire) suffit souvent à convaincre des conseillers dépassés et à court d’information. 

Des fonds bientôt épuisés

Patron de la startup Storefront, Mohamed Haouache a lui aussi demandé un prêt PPP pour pouvoir garder la quinzaine d’employés qu’il a aux Etats-Unis. Son site est une plateforme qui permet de trouver un “popup store” et autres lieux pour évènement. Son activité s’est donc totalement arrêtée depuis un mois. Depuis Paris où il est en confinement, il a mis son réveil en pleine nuit il y a une semaine pour pouvoir remplir la demande en ligne de sa banque, la Silicon Valley Bank. “Ca a été une catastrophe, ils n’étaient visiblement pas prêts, le site a buggé, je n’ai pas pu faire ma demande”. Un e-mail de la banque lui dit de recommencer le lendemain, puis le sur-lendemain. Ce n’est finalement que ce mardi, une semaine plus tard, qu’il a pu remplir le formulaire, sans savoir dans quel délai sa demande sera traitée. “Le problème, dit-il, c’est qu’on ne sait pas s’il restera de l’argent”. D’après la SBA, les fonds votés par le Congrès pour financer ce programme pourraient être épuisés avant la fin de la semaine. Une loi prévoyant 250 milliards supplémentaires est pour l’instant bloquée au Congrès, faute d’accord entre démocrates et républicains.

Des “fonds d’urgence” qui prennent leur temps

Outre les prêts PPP, les PME peuvent aussi demander un autre type d’aide, dits EIDL (Economic Injury Distress Loans). Ils peuvent aller jusqu’à deux millions de dollars, y compris une subvention dite d’urgence de 10.000 dollars qui devait être versée dans les 3 jours de la demande. Cette subvention sera acquise même si le prêt n’est pas accordé. Seulement, près de 4 semaines après la mise en place du dispositif, celui-ci s’est montré plus que chaotique. Paul Maurice, qui accompagne des entreprises françaises aux Etats-Unis, raconte qu’il a fait deux dossiers pour deux filiales américaines.  “On nous a d’abord dit que les 3 jours pour recevoir l’aide d’urgence de 10.000$ étaient devenus 7 jours; puis ensuite que les 10.000$ étaient en fait devenus 1.000$ par salarié”. Mais plus de dix jours plus tard, il n’a eu aucune nouvelle, et encore moins reçu l’argent.

Contrairement aux prêts PPP, ces prêts EIDL sont traités et accordés par la SBA directement, une administration aux moyens limités et visiblement débordée par l’afflux de demandes. Jean-François Bonneté, importateur de vins et spiritueux, basé à Houston, a fait sa demande dès le 21 mars, le lendemain du jour où le Texas a été reconnu en état de catastrophe, ce qui ouvre droit au dispositif. “Je les ai appelés ce mardi, (plus de 3 semaines plus tard) et ils m’ont dit que mon dossier n’avait toujours pas été traité”. Pour le moment, Jean-François Bonneté a réussi à garder sa dizaine d’employés, en réduisant leurs heures. Il prévoit “une activité quasi nulle jusqu’à fin juin puis une activité correcte (mais loin des années passées) de septembre à décembre. Dans ces conditions, espère-t-il, on devrait pouvoir tenir”. Mais une chose est sûre: dans ses prévisions, il n’a tenu compte d’aucune des aides qu’il espère obtenir. “Il y a trop d’incertitudes pour le moment”.