À la tête de Viber, un Français en croisade pour la protection des données

Djamel Agaoua, PDG de Viber, dans ses bureaux de San Francisco. Credit: Frédéric Neema

Le message est clair: “Do the right thing”. Le 26 janvier, Djamel Agaoua, PDG du système de messagerie Viber, publie une lettre ouverte appelant Mark Zuckerberg, mais également d’autres dirigeants de la tech, à ne pas faire de concessions sur le respect de la vie privée des utilisateurs: “Je suis extrêmement choqué par les scandales à répétition qui ont entaché Facebook, confie le Français. On parle de violation de la vie privée à des niveaux jamais atteints. C’est comme si on avait constamment quelqu’un qui nous écoutait et qui se servait de ces données contre vous.

PDG de Viber depuis 2017, Djamel Agaoua a défini pour son entreprise, qui fait partie du groupe japonais Rakuten, une ligne rouge à ne jamais franchir: le contenu produit par les utilisateurs -vidéos, texte, échange de fichiers- est encrypté à la fois sur le téléphone de l’expéditeur et du destinataire. “Nos serveurs transmettent ce contenu mais n’ont pas les clefs pour les lire.

Une fois le message délivré, il est détruit des serveurs de Viber. “C’est la garantie pour nos utilisateurs que ce contenu ne sera jamais utilisé à des fins publicitaires. Il est possible de gagner de l’argent sans franchir cette ligne rouge, c’est pourquoi j’appelle nos confrères à faire de même: la protection de nos utilisateurs est cruciale pour la santé de notre industrie“, affirme Djamel Agaoua.

Serial entrepreneur depuis plus de vingt ans, Djamel Agaoua ne se destinait pas à diriger une entreprise comme Viber. “A priori, le poste de PDG d’une entreprise rachetée par un grand groupe ne m’intéressait pas”, dit-il. Mais on le convainc de rencontrer le COO à Paris, puis il visite les bureaux de Tel-Aviv, dont l’esprit start-up l’impressionne. La rencontre du PDG de Rakuten à Tokyo achève de le convaincre. “Il a beaucoup d’ambition pour son entreprise, et j’ai décidé de relever le challenge qui m’était présenté: développer le chiffre d’affaires de Viber, qui comptait déjà une audience mondiale gigantesque, sans tuer l’esprit de la boîte.

Un exercice auquel Djamel Agaoua est bien rompu: diplômé de Centrale Paris, ce natif de Marseille commence sa carrière comme consultant en stratégie chez Bain, avant de créer sa première entreprise, AchatPro en 1998. “On a levé beaucoup d’argent, entre 7 et 8 millions d’euros, on a fait beaucoup d’erreurs, et tout dépensé sans réussir à convaincre les PME françaises d’utiliser notre logiciel de gestion d’achats”. Un jour, il rencontre le directeur des achats du groupe Hachette, qui cherche une solution pour gérer ses bons de commande. “On lui a dit qu’on avait exactement le produit qu’il voulait, alors que nous n’avions pas une ligne de code écrite! Après Hachette, nous avons décroché de gros clients comme Alstom et Auchan, avant d’être rachetés en 2008.

Djamel Agaoua rejoint ensuite différentes entreprises qu’il rend florissantes avant de les vendre: facturation électronique avec B-Process, puis MobPartner, spécialisé dans la publicité sur mobile. “J’ai d’abord rencontré les fondateurs de MobPartner en mode coaching, puis on m’a proposé de prendre la direction de la boîte”. Leur cible: les développeurs d’apps, qui veulent à la fois faire de la pub pour leurs produits, mais aussi en intégrer. “Nous avons fait un carton en Europe et en Chine, tout en levant très peu d’argent auprès d’investisseurs. Fin 2014, un de nos clients chinois, Cheetah Mobile, nous a racheté pour 58 millions de dollars, une jolie offre…

Déçu de son expérience chez Cheetah Mobile, il quitte l’entreprise au bout d’un an, avant que Viber ne vienne le chercher quelques mois plus tard.

L’application compte aujourd’hui un milliard d’utilisateurs, répartis dans plus de 150 pays: la messagerie est surtout populaire en Europe de l’Est, au Moyen Orient, en Asie du Sud Est, où elle détient entre 40 et 90% des parts de marché. A San Francisco, Djamel Agaoua travaille avec une équipe d’une vingtaine de personnes sur les 400 que compte l’entreprise dans une dizaine de bureaux partout dans le monde.

Aux Etats-Unis, Viber ne représente que 5-7% de parts de marché, mais peut compter sur des partenariats avec des équipes sportives comme les Golden State Warriors pour accroître la popularité de la marque. Ses positions sur la protection des données pourraient bien ébranler la domination de iMessage ou de Facebook Messenger. “L’encryption existe sur Messenger, mais personne ne sait comment l’utiliser: il faut à la fois l’activer quand on envoie un message, mais la personne qui le reçoit doit aussi le faire si l’on veut protéger ses données. Autant dire que le processus n’est pas rendu facile“, déplore Djamel Agaoua. Il espère que son appel à une meilleure protection des utilisateurs ne restera pas lettre morte…