A l’approche du déconfinement, “j’ai peur que New York redevienne comme avant”

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Avenues vides, magasins fermés, pollution sonore et traffic routier réduits au maximum. New York, la ville qui ne dort jamais, somnole depuis le 16 mars et le début du confinement lié à l’épidémie de la Covid-19. Dans la communauté française, certains apprécient ce nouveau rythme de vie et espèrent une prise de conscience collective après le déconfinement.

Un maître mot : ralentir

“Descendre à vélo une Cinquième Avenue déserte, c’est jouissif. Je ne me réjouis pas du tout de la pandémie, mais je dois avouer que j’aime le côté ralenti de la ville”. Pascal*, 32 ans, travaille dans la vente à Manhattan. Grand cycliste, il s’est toujours déplacé à vélo pour aller au travail. Depuis le début du confinement, il travaille de chez lui dans le quartier de Kips Bay, mais continue à pédaler quotidiennement à travers la ville. “Il y a évidemment beaucoup moins de voiture, mais aussi beaucoup moins de bruit et d’insécurité. Rien que l’année dernière, j’ai été renversé deux fois par des taxis”. Comme Pascal, Mélissa Dorange est une adepte du vélo. La Française de 34 ans travaillait dans l’hôtellerie avant d’être licenciée il y a deux mois. “Je me suis mise au vélo car ça me semblait être le meilleur moyen de me déplacer en respectant les distances de sécurité”, explique-t-elle. “J’ai découvert une ville avec une tout autre saveur. On sent moins l’odeur de la pollution et plus celle de la mer. On voit mieux l’architecture des bâtiments puisqu’on a moins besoin de se concentrer sur la route. Je ne pensais pas qu’il y avait autant de pistes cyclables d’ailleurs. New York à vélo, c’est le bonheur”.

Cyrille Guyot est cadre dans une entreprise de cosmétiques située à Manhattan. Depuis le début de l’épidémie, il travaille de sa maison à BedStuy, qu’il a transformée il y a quatre ans en véritable ferme urbaine. “Je fais pousser mes fruits et légumes dans mon jardin et à l’intérieur, avec le principe de la permaculture. J’étais déjà dans une logique de ralentissement et de mieux-vivre avant l’épidémie”, indique-t-il. Jusqu’ici, le quadragénaire se rendait deux à trois fois par semaine à son bureau. “Maintenant je fais tout de chez moi, et dans un cadre agréable. Je pense qu’on est beaucoup à se rendre compte qu’on a plus besoin d’aller travailler à Manhattan”. Même son de cloche chez Pascal, qui a découvert les vertus insoupçonnées du travail à la maison. “J’observe par la fenêtre les arbres pousser, reprendre leur feuille. Ça fait cinq ans que je suis à New York et c’est la première fois que je vois le printemps arriver. J’ai l’impression que la ville est enfin calée sur un rythme qui respecte les cycles naturels”. 

Le confinement, révélateur des inégalités

Elsa Lagache, une amie de Mélissa, vit à East Village avec son mari et une colocataire. Cuisinière végane adepte du “Do it yourself”, la Française de 33 ans s’est mise à commander des plats à emporter chaque semaine pour aider les restaurants de son quartier. “Il pleuvait des cordes l’autre jour. Je me suis rendu compte qu’au delà d’aider le restaurant, j’avais forcé un livreur pas tout jeune à venir jusqu’à chez moi malgré le mauvais temps et au péril de sa santé. On ne se rend pas assez compte de l’utilité de ces gens, ou de ceux qui ramassent nos poubelles. J’ai vraiment de l’empathie pour eux”. 

Si le niveau de vie général augmente à New York, près d’un habitant sur cinq vivait encore sous le seuil de pauvreté en 2018. Face à cette prise de conscience, Elsa Lagache a décidé de rendre service en devenant bénévole pour Soup’ Kitchen, l’équivalent de la Soupe Populaire en France. “Je vais dans une église de Manhattan une fois par semaine pour préparer et servir des repas à des sans-abris”. Elle a également convaincu Mélissa de la rejoindre. “Avant, avec mon rythme de vie dingue, je n’aurais jamais eu le temps d’aider”, estime Mélissa Dorange. “Je suis contente de passer plus de temps en ce moment avec des gens qui en ont besoin. Pour eux et aussi pour moi, je me sens plus bienveillante qu’avant. Ça fait du bien”. 

Changer les habitudes de consommation…

En février, juste avant leur fermeture, New York disposait de près de 8000 magasins de grandes enseignes nationales, et avait accueilli pas moins de 60 millions de touristes sur les 12 derniers mois. “Je suis content de voir que tous ces grands magasins sont fermés. Il y a une telle absurdité de sur-consommation ici”, lâche Pascal. “Quand on se dit que tout ça s’est arrêté à cause d’un petit virus, ça amène à une prise de conscience : peut-on vivre sans ? Certainement”. Timothée de Chateauvieux est employé par une banque française à Manhattan. Selon lui, “le modèle de New York repose sur le fait de produire toujours plus pour ne pas être miséreux. Sauf qu’on produit beaucoup, mais qu’on utilise très peu”. Pour le jeune homme, “on arrive à un moment où New York, les Etats-Unis et l’humanité entière a besoin d’un vrai changement idéologico-politique”. Cyrille Guyot est plus nuancé. “Il ne faut pas oublier que la consommation de masse, c’est un acquis ici. Car si on ne consomme pas, nous ne pouvons plus produire et nous n’avons plus de travail”. Pour lui, la prise de conscience doit être individuelle. “Les initiatives doivent partir d’en bas. Ça commence tout simplement par arrêter d’acheter ta bouteille de Coca en plastique au déli du coin de la rue”.

Les habitudes des New Yorkais changeront-elles quand l’épidémie sera derrière nous? “Je pense qu’il va y avoir deux phases”, considère Elsa Lagache. “La première au déconfinement où les gens auront besoin de sortir, de se lâcher sans réfléchir. Et une deuxième à moyen terme où on réfléchira à ce qu’on a vécu, à ce qu’on a appris du confinement et aux nouvelles habitudes qu’on souhaite prendre”. Pour Pascal, le comportement des gens a déjà changé. “Les New Yorkais sont beaucoup plus calmes, beaucoup moins tendus. Mais est-ce que ça durera ?”, s’interroge-t-il, avant d’ajouter. “Mon New York idéal d’après confinement, ce serait : moins de voiture, plus de verdure”.

…ou partir

Les bars, les restaurants et le shopping ne manquent pas du tout à Mélissa Dorange. La Française l’avoue, elle n’a jamais été fan de New York. “Tout ce que je n’aime pas a disparu temporairement. Mais il va bientôt falloir refaire marcher l’économie, et j’ai peur que la ville redevienne comme avant. Mon espoir à moi, c’est de déménager”. Après avoir vécu près de 20 ans dans la grosse pomme, et à l’approche de la cinquantaine, Cyrille Guyot réfléchit lui aussi à un départ. “La ville nous correspond de moins en moins. Notre projet, c’est de se reconnecter avec la nature et d’avoir plus d’espace pour produire nos fruits et légumes”. Amoureuse de New York, Elsa Lagache souhaite au contraire incarner le changement dans sa ville. La trentenaire multiplie les initiatives. Au delà de Soup’ Kitchen, elle réalise d’autres missions de bénévolat pour newyorkcares.com. La Française a également fondé le “Super Heroes Project”, des ateliers de fabrication de produits d’entretien et de beauté naturels accessibles sur internet. Elle collecte aussi des tote-bags régulièrement et les redistribue devant les grandes surfaces pour contrer l’utilisation du plastique. “Je suis de nature optimiste, et je considère que tout part de la responsabilité individuelle”.

*Le prénom a été changé à la demande de l’interviewé qui souhaite garder l’anonymat.