Zineb El Rhazoui face à des étudiants américains pas si Charlie

Derrière l’auditorium de l’école de droit de l’Université de Chicago, Zineb El Rhazoui fume sa cigarette flanquée de trois gardes du corps.

Défiant les menaces de mort lancées contre elle quelques jours plus tôt, la journaliste franco-marocaine de Charlie Hebdo avait accepté l’invitation du Club Français de l’université à participer à une conférence, fin février, sur le thème « Qui est Charlie ? ». C’était la première apparition publique aux États-Unis d’un membre de l’équipe du journal satirique depuis les attentats de janvier.

Près de 300 étudiants, professeurs, et membres de la communauté francophone de Chicago étaient venus écouter la journaliste parler de laïcité, la tradition de la satire et la conception française de la liberté d’expression notamment. Des points que les Etats-Unis ont du mal à comprendre, comme l’ont montré la décision de plusieurs grands medias américains de ne pas reproduire la « Une » du numéro des survivants de Charlie Hebdo montrant le prophète.

Lors de la discussion entre la journaliste et la salle, un autre choc des cultures, entre la France et l’Amérique celui-là, est apparu. Comment ne pas offenser un groupe d’individus avec une caricature ? demande-t-on dans la salle.  Zineb El Rhazoui place la caricature dans sa tradition révolutionnaire: « Cela doit déranger, lance la journaliste. On ne peut pas créer des chapelles à l’intérieur de la liberté. Si l’on interdit le blasphème, il faut aussi interdire les religions. Car chaque religion est un blasphème pour les autres religions ».

Comment ne pas tomber dans l’écueil du racisme ? Pour Zineb El Rhazoui, il s’agit de reconnaître une différence fondamentale entre la critique d’une idéologie et l’humiliation d’une personne ou d’un groupe d’individus. C’est pour cela, explique-t-elle, que le droit français permet le blasphème, mais interdit le discours raciste. « Critiquer une religion, ce n’est pas humilier chaque fidèle individuellement. En tant que féministe ayant grandi dans un pays où je n’ai pas les mêmes droits que les hommes, je suis fondamentalement contre le port du voile – pour moi, c’est une humiliation envers les femmes. Mais cela ne veut pas dire que je refuse sa dignité à chaque femme qui choisit de porter le voile ».

Une étudiante américaine, portant un hijab fleuri, prend la parole. Elle entend tout d’abord, dit-elle, « rassurer » la journaliste : « Vous avez l’air très remuée par l’Islam et la question du droit des femmes. Sachez qu’en tant que musulmane ayant choisi de me couvrir, il n’est rien qui me donne plus de force que ma foi. »

Quant à Charlie Hebdo, elle dit se sentir « menacée » par les couvertures d’un journal, « qui insulte, blesse et humilie délibérément l’identité d’une partie de la société déjà marginalisée et opprimée ». « Je condamne les actes de terrorisme, mais je ne suis pas Charlie Hebdo », conclue-t-elle.

La journaliste, visiblement agacée, rétorque : « C’est vrai : aujourd’hui, être Charlie Hebdo, cela veut dire mourir pour ses idées, et pardonnez-moi l’expression, tout le monde n’en a pas les couilles. Être Charlie, c’est condamner ce crime de manière inconditionnelle, même si l’on n’est pas d’accord avec le contenu du journal ». Elle termine avec ces mots : « La religion islamique doit s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle produit aujourd’hui des criminels. »

Alors que l’auditoire salue le courage de la journaliste dans une ovation générale, la jeune femme en hijab sort de la salle en larmes. Elle dit ne pas avoir été entendue : « Zineb El Rhazoui a une haine de la religion. Elle m’a tout simplement assimilé aux terroristes ».

Quelques jours plus tard, un article paru dans le Chicago Maroon, le journal étudiant de l’université, affiche son soutien à la jeune fille: « Zineb El Rhazoui défend sa propre liberté d’expression en rejetant celle des autres ». L’auteur dénonce l’échec de l’institution « à offrir aux voix marginalisées un ‘safe space’ (espace protégé) où exprimer leurs vues. »

“Si l’on attaque ma religion, comment ne pas me sentir personnellement offensé ?”: c’est, résume Eve Zuckerman, présidente du Club Français de l’Université, et organisatrice de l’événement, la question qui est revenue comme un leitmotiv dans les rencontres de la journaliste avec les étudiants.

Adapter le discours à la sensibilité de l’autre, répond Zineb El Rhazoui, n’est pas autre chose que de la censure : on ne peut pas être muselé par des lois internes au système de croyances que l’on veut critiquer. Un dialogue de sourds, que Geoffrey Stone, professeur de l’école de droit de l’université de Chicago, et auteur, entre autres, d’un ouvrage sur la liberté d’expression en Amérique, résume : « La grande différence entre les États-Unis et la France, c’est la tolérance. Nous sommes plus tolérants des discours qui nous déplaisent, et des religions qui nous déplaisent ».

« C’est tout le paradoxe que Zineb a mis en lumière, répond Ève Zuckerman. Celui d’une Amérique qui, dans la loi, n’a aucune restriction sur la liberté d’expression mais où les restrictions viennent des limites qu’on se pose à soi-même. »

La notion de ‘safe space’, en vogue sur les campus américains, illustre bien ce risque d’auto-censure. Geoffrey Stone continue : « Beaucoup d’étudiants aujourd’hui pensent qu’ils doivent avoir droit à un ‘safe space’, c’est à dire qu’on devrait interdire tout langage qui les dévalorise ou qui les offense. Cette notion de ‘ safe space ‘ me déplaît : elle suggère que chacun devrait être protégé de tout discours qui le dérange. C’est proche de l’interdiction française des discours haineux. Nous pensons au contraire que l’on doit apprendre à répondre aux mauvais discours sans pour autant les censurer” .

Par Camille Assaf