“Mon visa O-1, c’est une porte d’entrée avec conditions”

Quand deux Français se rencontrent en soirée, ils parlent souvent de leur visa. C’est justement l’objet de notre nouvelle rubrique “Histoires de visas” dans laquelle nous voulons raconter les belles et les moins belles histoires derrière tous les visas, même ceux dont vous n’avez jamais entendu parler – qui a déjà rencontré un visa P-1A par exemple ?

Pour essuyer les plâtres, nous racontons l’histoire du O-1B d’Ilinca Kiss, une jeune Marseillaise qui poursuit une carrière d’actrice à New York. Ce visa est attribué à des personnalités des arts et du divertissement (contrairement aux O-1A qui reviennent aux scientifiques, aux éducateurs ou aux sportifs) considérées comme ayant une “aptitude extraordinaire” (“extraordinary ability”) par l’immigration américaine. Non, cela ne signifie pas savoir voler ou devenir invisible, mais presque. “Quand tu expliques que ton visa est basé sur des Extraordinary Abilities, on me répond ‘so you’re extroardinary’. Il y a aussi des gens impressionnés car le visa reflète tes réussites concrètes. Moi, j’aime bien l’idée des pouvoirs magiques. Quand tu es artiste, tu as besoin d’y croire, de sentir que tu as des ailes. 

Pour prouver qu’ils ont des aptitudes extraordinaires, les candidats au O-1B doivent rassembler une série de preuves qui montrent qu’ils se sont distingués dans leur discipline: des lettres de recommandation, des programmes de spectacles, des affiches, des articles de presse, des prix, des preuves d’un “succès commercial” (shows complets, ventes de CD…) Pour Ilinca Kiss, ce travail a pris “quatre mois” en 2013. “C’est quasiment un job à temps plein. Car en plus tu dois continuer à travailler à côté pour que l’argent rentre. 

Malgré ce processus éprouvant – “une bataille psychologique” – , l’actrice avait tout de même un bon portfolio de pièces et de comédies musicales à mettre en avant. Son plus gros atout: un rôle d’employé du Sofitel dans le sulfureux “Welcome to New York” d’Abel Ferrara sur l’affaire DSK, décroché lorsqu’elle était encore sous OPT en sortant d’une école de théâtre new-yorkaise. Dans le film, elle partage une scène avec Gérard Depardieu. “Je ne savais pas que j’allais avoir une scène avec lui. Jouer avec Depardieu en sortant de l’école de théâtre dans mon premier long métrage… En France, je ne sais pas si j’aurais eu la même opportunité.

Le plus dur dans le processus, explique-t-elle, fut d’établir un “deal memo” , sorte de feuille de route qui montre que le demandeur aura du travail sur les trois années à venir. “C’est hyper dur en tant qu’artiste mais l’avantage est que ça te force à chercher du travail”, glisse-t-elle. Elle décroche un travail à The Ride, la compagnie de bus-théâtres de New York, et obtient des lettres de la part de contacts dans le théâtre. “Tu n’es pas mariée aux personnes qui t’écrivent des lettres de deal memos. Si le projet n’aboutit pas, l’immigration ne va pas faire la police. La seule personne à laquelle tu es liée, c’est ton sponsor, en l’occurence mon manager.” Et puis, il y a les frais d’avocats – 3.000 dollars dans son cas – sans compter les frais divers. Coût total du précieux document: 3.825 dollars. Elle l’obtient le 17 août 2013 pour une durée de trois ans, soit le maximum.

Avantages du O-1: il n’est pas limité en nombre annuel comme le H-1B et l’immigration américaine se montre relativement ouverte sur l’interprétation de la notion d’ “extraordinary ability”. L’USCIS a récemment publié un mémo assouplissant les possibilités de pièces à inclure dans le dossier de candidature si le demandeur parvient à prouver que les documents requis ne s’appliquent pas à lui (“comparable evidence” ).

Si le visa O-1 a ouvert à Ilinca Kiss les portes de l’Amérique, elle reconnait que ce n’est pas la panacée. “Avec un O-1, c’est beaucoup plus difficile de percer dans les séries TV par exemple et de faire partie de certains syndicats qui protègent les acteurs américains, explique-t-elle. En télé, le temps entre le casting et le shooting est très court. Ils n’ont pas le temps d’envoyer les papiers nécessaires à l’immigration et préfèrent donc employer des green cards. En revanche, tu peux faire des films, des pub, du théâtre non-union…

Le O-1, c’est une porte d’entrée avec conditions” , résume donc l’actrice, qui part jouer Lady Macbeth en France prochainement. Aujourd’hui, elle attend une réponse pour une carte verte. Un sésame qui pourra lui entrouvrir l’univers des séries TV américaines. “Le O-1 est une première étape vers la carte verte. Si tu ne t’appelles pas Marion Cotillard, c’est difficile de l’avoir directement.