On a essayé de faire la “Nuit de la Philosophie”

7 pm, vendredi. La Nuit de la Philosophie commence. D’ici à 7 am samedi, plus d’une soixantaine de philosophes défileront sans interruption dans les services culturels de l’Ambassade de France et à l’Institut ukrainien voisin pour des conférences de 20-30 minutes chacune. Au programme: “Qu’est-ce que la musique? ” , “Le suicide”, “Voulons-nous vraiment être égaux” et des choses un tantinet plus rigolotes comme “qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans la subjectivité moderne?” . La nuit promet d’être longue.

Monique Canto-Sperber, première intervenante, doit parler de liberté d’expression. Deux personnes, qui se décrivent comme un enseignant à la retraite et une professeure à Columbia, lui ont réservé un beau cadeau d’accueil. Ils distribuent dans la salle une lettre ouverte de 100 universitaires contre la présence de la philosophe. Ils entendent protester contre sa décision d’empêcher la tenue de deux réunions d’un collectif pro-Palestinien dans les locaux de l’ENS en 2011, dont elle était la directrice à l’époque. Diplomatiquement, la nouvelle conseillère culturelle Bénédicte de Montlaur leur prie de distribuer leurs tracts à l’extérieur de la salle. L’un des individus prend la salle à témoin. Flottement et quelques applaudissements dans la salle. Monique Canto-Sperber, arrivée un peu après le chahut, commence son propos. Et en profite pour défendre sa décision. Trois étudiants de Columbia déploient des pancartes juste à côté d’elle. La philosophe souffle. Elle traverse rapidement la salle au terme de la conférence. “Il fallait bien un clash pour lancer la nuit” , commente un visiteur.

Protestations contre la venue de Monique Canto-Sperber #NuitDeLaPhilosophie #NewYork

Posted by French Morning on Friday, April 24, 2015

 

7:45 pm. Il y a la queue jusque dans la 78eme rue!” . La Nuit de la Philosophie commence fort. La file d’attente s’allonge devant les services culturels, sur la 79eme rue et la 5eme avenue, le long d’un bataillon de camions de tournage. Le même jour, Steven Soderbergh avait choisi de tourner sa série “The Knick” .

8:43 pm. Au bar de l’Ukrainian Institute, il commence à y avoir du monde également. Là-aussi, on philosophe dur. On s’interroge sur les sens des frontières, thème d’une conférence qui vient d’avoir lieu, et sur “qu’est-ce que la logique?”, thème d’une conférence à venir. “De toute façon, la philo, y a jamais de réponse” , conclue-t-on. Comme ça, tout est dit.

9 pm. Début d’une conférence à l’intitulé prometteur: “Alien minds” . La philosophe américaine Susan Schneider, qui la présente, a été recrutée par la NASA pour imaginer à quoi ressemblerait la pensée des extraterrestres. “Je suis là pour vous parler d’ET” lance-t-elle en guise d’introduction. Applaudissements.

9:12pm. L’excitation est retombée. On est un peu perdu dans le cosmos.

9:23 pm. Les aliens seraient “super-intelligents” selon Mme Schneider. “Et s’ils ne l’étaient pas? s’interroge-t-on dans le public. Les hommes ne sont pas complètement stupides non plus. On finit toujours par les battre dans les films » . Elle termine sa conférence en rappelant que transmettre des signaux dans l’espace peut être dangereux pour les ET. “On ne sait pas quels effets cela aura sur eux. Cela pourrait les énerver! Il vaut mieux attendre qu’ils nous trouvent” avertit-elle. De toute manière, on sait tous qu’ils sont déjà parmi nous.

10 pm. Après un bref détour par le bar, où le rouge continue de couler à flots comme les idées, retour dans la salle pour une autre conférence prometteuse: “Qu’est-ce que la musique?” Francis Wolff, professeur moustachu à l’ENS aux faux airs de Brassens, commence sa démonstration teintée d’un bel accent gaulois. “La musique, c’est l’art des sons” , avant de détailler ce qu’est l’art et ce qu’est le son. Sa conclusion est… Bref, on retourne au bar, où la vie est décidemment plus simple.

10:30 pm. La foule continue d’affluer dans le superbe bâtiment de l’Institut ukrainien, qui a basculé dans la nuit. Un des organisateurs demande au public qui se remet tout juste de “Qu’est-ce que la musique?” de faire place aux pauvres gens dehors. Personne ne bouge. Il faut dire que le prochain évènement, “Improvisations” de Karol Beffa, intrigue. Le piano à queue est installé. Le musicien prend place. Il demande au public de lui dire une émotion, qu’il va transformer en court morceau de piano improvisé. “Mort” , “Pardon” , “Mal du pays” (il joue une version remaniée de la Marseillaise). “Mediocre sex!” lance-t-on au fond de la salle. “Faut arrêter avec le cul” , lui rétorque le musicien.

11:12 pm. Les célibataires ont bien compris que la Nuit de la Philosophie était le parfait endroit pour draguer. Oubliez Tinder ou Ok Cupid. Ici, les couloirs sont bourrés d’individus beaux et cultivés, prêts à endurer beaucoup de choses, comme une conférence sur Spinoza à Kiev plutôt que d’aller en boite de nuit. Au boudoir installé à côté du bar, on fait connaissance. On s’échange les numeros. On décide de faire une petite folie et d’aller voir la conférence “Devrait-on avoir peur de l’essentialisme?” . Ca rapproche.

12:15 pm. On sait que les New-Yorkais adorent faire la queue, mais pour écouter des débats philosophiques, c’est une surprise. On demande à Jonathan, un jeune Américain qui a patienté 40 minutes dans la file d’attente, pourquoi il s’est donné autant de mal. C’est une manière décalée de passer un vendredi soir à New York” Et puis, il le reconnait: “Je suis fan de Simon Critchley” qui animera la conférence sur le suicide à 4:30 am. Un peu maso Jonathan? L’intéressé sourit. “Je l’adore. Il écrit aussi bien sur la religion et la mort que sur David Bowie!” (le livre s’intitule Bowie pour ceux que cela intéresse). 

1 am, samedi. On quitte l’Institut ukrainien pour les services culturels, où il y a toujours une file d’attente malgré le froid qui s’est installé. Au premier étage, dans la salle de réception pleine à craquer, Todor Todorov parle de la “science oubliée” à un public partagé entre prise de notes et pianotage de smartphones. Les gobelets de café, distribués gratuitement, se font de plus en plus nombreux.

night of philosophy

1:27 am. Au rez-de-chaussée, la librairie Albertine s’est transformée en “discothèque philosophique” depuis minuit. On danse au milieu des romans. “This is a philosophical discotheque” lance le DJ aux clubbers qui en douteraient. “J’ai un peu peur pour les livres” avoue François-Xavier Schmit, le directeur d’Albertine, qui assure la tranche minuit-quatre heures du matin.

2:03 du matin. On abandonne. La Nuit de la Philo, c’est terminé pour nous. Ce que nous ne verrons pas: “Suicide” à 4:30 am, “Je pense, donc je peux” à 4:50am, “La morale est nécessaire au bonheur” à 2:30 am ou encore “Temps et liberté” à 5:20am. Dehors, sur la 5th Avenue, il y a toujours une file d’attente.