Lila l’enchanteresse
Catherine Cusset (écrivain, auteur d'"Un brillant avenir", Prix Goncourt des Lycéens 2008) reprend sa série de portraits d'artistes francophones de New York. Elle a rencontré Lila Azam Zanganeh, écrivain de talent au parcours exceptionnel, à l'occasion de la sortie de son livre, The Enchanter, Nabokov and Happiness.
Début 2002 elle est entrée chez moi, suivie d’un technicien radio. Elle réalisait pour France Culture une série d’entretiens sur le 11 septembre. Sa beauté m’a frappée, et je me suis exclamée: “Que vous êtes belle!” Je n’ai pu m’empêcher d’ajouter, avec l’honnêteté, le manque de tact, ou la rudesse gauloise qui me caractérise: “Dans votre métier de journaliste, c’est un avantage ou un obstacle, d’être si belle?” J’ai terrifié la jeune Lila. Elle me l’avoue presque dix ans plus tard, quand je l’interviewe à mon tour à l’occasion de la sortie de son livre The Enchanter, Nabokov and Happiness. À peine nous retrouvons-nous au restaurant du Crosby Hotel qu’elle me dit: “Tu es très belle, Catherine.” Amabilité qui n’est pas à mettre sur le compte de l’ironie, mais de l’antique politesse orientale.
Lila Azam Zanganeh est née à Paris en 1976 de parents iraniens. Son père appartenait à une grande famille proche des Pahlavi. Son grand-père était officier dans l’armée de l’air. Son père, qui n’avait pas envie d’être militaire, a créé une compagnie de petits avions, Air Taxi, alors que l’Iran se développait dans les années 50 et 60. Son père enfant, dans les années 30, allait avec sa mère à des thés dansants au café de la Mairie où dansaient des femmes portant des jupes au-dessus de genou. Plus tard, grand athlète, il était champion de ski nautique barefoot. Sa mère est allée dans une école catholique, où elle a appris le français. Elle a fait des études de sociologie et d’économie politique en Italie, en Allemagne et en Angleterre. Brillante et polyglotte, elle travaillait au ministère des Affaires étrangères et s’occupait du protocole.
Lila avait trois ans quand sa mère est retournée en Iran pour l’enterrement de sa propre mère. C’est juste à ce moment-là, en février 79, que la révolution islamique a eu lieu. “Rentre vite en France, la situation politique ici est trop instable”, a dit sa soeur à la mère de Lila. Elle est allée à l’aéroport, où s’étaient rassemblés des milliers d’étrangers qui tentaient de partir. Elle pleurait: sa mère venait de mourir et elle risquait de ne pas revoir son mari et sa fille. Elle était très belle. Un employé d’Air France a eu pitié d’elle: il l’a inscrite sur la liste des passagers du dernier avion qui a quitté Téhéran, l’avion d’Air France qui avait ramené Khomeiny dans le pays. Ce soir-même, les frontières ont été fermées. Un oncle de Lila a été exécuté dans les jours qui ont suivi.


