Jargon, poésie et accent “frenchy” : Fabrice Tourre à la barre

Fabrice Tourre, executive director of the structured products group trading for The Goldman Sachs Group  testifies before Senate at a hearing on the role of investment banks during the financial crisis in Washington, DC, April 27, 2010..The CEO of Goldman Sachs and other executives from the Wall Street powerhouse are coming before Congress 10 days after the government accused the firm of fraud. (Pictured:Fabrice Tourre) Photo by Olivier Douliery /ABACAUSA.COM

« Ce n’est pas un bon dessin de moi ». Fabrice Tourre est à l’aise, ce jeudi, dans la salle 15A du tribunal du District sud de New York. Tellement à l’aise qu’il se sent de taquiner la dessinatrice d’audience.

Le Français, ex-Golden Boy de Goldman Sachs, vient de terminer sa pause de midi. Un répit de moins d’une heure dans une audition-marathon de 14 heures. Depuis la veille, il est cuisiné par Matthew Martens, le redoutable avocat de la SEC (Securities and Exchange Commission). Le gendarme de la Bourse l’accuse d’avoir caché à ses clients, début 2007, qu’un grand fonds spéculatif, Paulson & Co., allait parier sur la dévaloriation d’un portefeuille d’obligations qu’il leur vendait. Nom du produit: Abacus 2007 -AC1. Son témoignage est attendu: bouc émissaire pour les uns, incarnation des excès de Wall Street pour les autres, il est le seul accusé dans ce qui est l’un des rares procès de la crise de 2007-2008.

Droit dans ses bottes, l’avocat fait défiler sur grand écran des dizaines d’e-mails, documents marketing, rapports et lettres d’engagements pointant les manquements supposés de l’ancien de Goldman. “De l’ensemble de votre bureau, vous étiez celui qui avait le plus de contact avec Paulson?“, “Qui a sélectionné les obligations dans Abacus?” “Combien avez-vous été payé en 2007?“: les questions s’enchainent. Fabrice Tourre corrige, précise, attaque – « vous mettez des mots dans ma bouche » –  et parfois botte en touche. “Je ne me souviens pas, c’était en 2007“, l’entend-on dire à plusieurs reprises. La discussion est technique, riche en jargon financier. Le Français se fait répéter certaines questions, et le greffier lui demande de répéter certains de ses mots. « Pardon, ça doit être mon accent français ».

Méthodique, Matthew Martens veut le dépeindre comme un trader cynique, désillusionné, qui a délibérément trompé les investisseurs, en particulier ACA, la société qui a décidé de la composition du portefeuille. Il ressort le tristement célèbre e-mail dans lequel « Fabulous Fab » se vante auprès de sa copine d’avoir créé des « monstruosités » financières. « Je n’ai pas créé de monstruosités. C’était un e-mail romantique à un moment où le marché était tendu », dit-il. Alors qu’il la rejoint en Europe, il lui écrit dans un autre courriel qu’il a « vendu des titres Abacus à la veuve et l’orphelin à l’aéroport ». « Je regrette profondément ce message », rétorque-t-il. L’avocat lui montre à présent un poème dans lequel M. Tourre écrit “sur le trading floor, nous rêvions de gloire“, pour montrer sa soif d’argent aux jurés. “C’est un poème stupide, inspiré d’une chanson française“. Embarrassé, le Français ne cède pourtant rien sur l’essentiel. « A ce moment-là, il était inconcevable qu’il y ait une incompréhension sur les intentions de Paulson», assure-t-il, à propos des premiers mois de 2007, lorsqu’Abacus a été conçu. Quand on lui fait remarquer qu’il n’a rien fait pour corriger la fausse impression d’ACA que Paulson voulait investir à la hausse dans Abacus, il se défend. “Je n’ai cherché à embrouiller personne“. A sa sortie du box, il reçoit une tape sur le dos de la part de son deuxième avocat, maitre Coffey, visiblement satisfait des acrobaties orales de son client.

Suffisant pour convaincre le jury? Pour essayer d’humaniser le Golden Boy, son avocate lui demande, jeudi et vendredi, de raconter son parcours et son travail. Il laisse échapper un rire quand il évoque le nom de son lieu de naissance, Châtenay-Malabry, en région parisienne. Il raconte qu’il a découvert les Etats-Unis lors d’un stage ouvrier dans l’Ohio dans le cadre de ses études à Centrale Paris. « Je me suis bien senti aux Etats-Unis. C’est un pays où le travail est récompensé et les immigrés intégrés. Je m’y sens toujours bien aujourd’hui ». En master à Stanford en 2004, il participe à une session de recrutement de Goldman Sachs sur le campus. « Je ne connaissais pas Goldman, se souvient-il. J’ai participé à l’entretien pour exercer mon anglais dans une situation d’entretien d’embauche. Ca a plutôt bien marché je crois ». Rires dans la salle.

Il rejoint l’institution comme simple analyste, au moment de l’explosion des produits dérivés. Ce génie des mathématiques s’élève, du “trading floor” où il pouvait “toucher mes voisins en étendant les bras” au « Mortgage Desk », où il montait des instruments financiers complexes, jonglant avec les millions. “J’envoyais entre 50 et 100 e-mails par jour, et j’en recevais des centaines“. Le sort de M. Tourre, qui n’encourt pas la prison mais une amende salée et un remboursement des biens mal acquis, se jouera en partie sur sa capacité à démontrer qu’il n’était pas le trader solitaire que la SEC veut dépeindre. Et que si faute il y a, son entourage en est responsable aussi. « Il y a beaucoup d’autres groupes (au sein de Goldman) qui ont été impliqués dans la fabrication d’Abacus», insiste-t-il, en réponse à une question de son avocate. Un maillon parmi d’autres, donc ?  “Je veux dire la vérité et blanchir mon nom“.

Photo: Olivier Douliery/ABACAUSA.COM

Commentaires

  • damien

    Clearly the guy doesnt have the best ethic and doesnt beleive in a fair and clean financial sector. He’s also a little cocky (like most french investment bankers in NY unfortunatly) but com’on, cut him some slack, he hadnt killed anyone, he didnt plot to hurt people. He just didnt care if people got hurt on the way. It’s not good, but it’s a not a crime. Give him a big ass fine, GS will pay it anyway and bar him from working in the industry for 10 yrs so he hurt anyone else. End of the story. There s another 1,000 like him out there, and many still work in the industry