« Et moi alors ? »: le mal-être d’une maman expat’

Rentrée 2003: Anne rencontre Douglas à la cafétéria de La Sorbonne. Le coup de foudre est immédiat.

Elle étudie la sémantique. Il finit son doctorat en communication internationale grâce à un programme d’échange entre la célèbre université parisienne et Columbia University à New York, dont il est originaire. Ils ne se quittent plus. L’amitié franco-américaine se renforce. Été 2005: Ils se marient à Biarritz, dans la propriété des parents d’Anne surplombant la plage des Basques. Sous le tissu satiné de sa robe blanche, pousse un petit garçon. Les années passent à Paris, sans souci. Hiver 2010: une limousine se gare en face d’un immeuble bourgeois de l’Upper West Side. Anne et ses deux fils, Jules, cinq ans et Clément, trois ans, rejoignent Douglas, embauché deux mois plus tôt comme directeur du marketing dans une agence de publicité sur Madison Avenue. Ils s’installent à New York, quelle aventure ! Pour leur premier repas chez les Yankees, Douglas commande une pizza avec « everything on it ». Les enfants n’en ont jamais vu une aussi grande. Sur un fond sonore de sirènes d’ambulances, ils s’endorment le sourire aux lèvres. Les parents aussi. Printemps 2013: malgré un beau ciel bleu, Anne, à qui j’ai donné rendez-vous à Central Park, a le teint gris des gens qui se sont perdus sans vraiment savoir pourquoi, ou comment. « Aidez-moi, mon rêve s’est transformé en cauchemar ».

À 32 ans, elle a encore toute la vie devant elle. À l’entendre, elle est devenue vieille avant l’âge. Anne me déballe ce qui ne va pas. Elle fait des aller-retour passé-présent incessants et utilise le mot « avant » à tout bout de champ. Elle attend de moi que je la « booste » et que je lui apporte des solutions immédiates à ce qu’elle appelle son « tragique problème d’assimilation ». Ça tombe mal. Mon métier n’est ni adjudant-chef, ni magicien. Mon rôle de coach est de l’accompagner sur le chemin tortueux où elle s’est embourbée pour l’aider à trouver les outils enfouis en elle qui la délivreront de son profond malaise. « Blah blah blah », son monologue est interminable. Je la coupe et lui demande de me résumer en une phrase ce qui la tracasse. Elle me regarde interloquée. Anne ne sait plus faire simple tant sa vie est compliquée. Elle respire un bon coup et se lance, « mon mari adore son travail, mes enfants s’épanouissent au contact de leurs copains de toutes nationalités et le soir à diner, je suis la seule qui n’ait rien d’intéressant à raconter ». Elle se sent triste, une femme au foyer abandonnée et inutile. « Pour couronner le tout, je me trimballe une culpabilité infernale, étant bien consciente que beaucoup de gens aimeraient être à ma place. New York est une ville qui offre tant de possibilités de s’exprimer ». Anne est dans un état similaire à bon nombre de mes clients. Que faites-vous de vos journées ? « Rien pour moi et tout pour les autres, famille, amis, voisins etc… C’est frustrant, mais cela ne me dérange pas plus que cela ». Ah bon, pourquoi ? « Je ne sais plus ce dont j’ai envie, alors autant satisfaire les besoins de ceux qui m’entourent ».

Je l’interromps à chaque fois qu’elle me parle des autres. Anne, mal à l’aise, s’agace. Dans une relation de coaching, les échanges sont axés autour d’un personnage unique, le client. Il n’y a pas de place pour ces fameux « autres » dont on se sert souvent pour se cacher la vérité. Lorsque je lui demande de se décrire, elle éclate en sanglots. Je la laisse pleurer sans chercher à la réconforter. Ses larmes remplacent les mots qu’elle n’arrive pas encore à prononcer. « Votre question m’a fait réaliser que depuis notre arrivée à New York, je me suis complètement oubliée ». Je lui confirme qu’en moins de deux ans, elle est devenue quasi-transparente. Afin d’avoir envie de nouveau et de ressentir le plaisir inestimable d’accomplir quelque chose que l’on fait pour soi, Anne doit d’abord retrouver son identité. C’est une démarche simple à comprendre, mais compliquée à appliquer lorsque l’on est émotionellement fragile. Afin d’y parvenir, Anne doit regarder sa vie sous l’angle de celle qu’elle est aujourd’hui et surtout pas sous l’angle de celle qu’elle était à Paris. « OK, cela a du sens, mais comment faire ? », me questionne-t-elle emballée et confuse en même temps. Je souris et lui donne rendez-vous pour lundi prochain, avec interdiction absolue d’utiliser le mot « avant ».

« Et si la solution à mon dilemme serait de travailler… comme avant ? ». Au secours ! Anne se rend compte de son gros défaut, vouloir comparer à tout prix ce qui n’est pas comparable. Je la replace dans le présent en lui demandant de me raconter sa vie de femme au foyer. À sa grande surprise, elle découvre qu’elle aime bien ce rôle qu’elle définit comme « la plaque tournante de la famille». Finies les idées de boulot pour le boulot. Au fil des séances et des questions que je lui pose, Anne s’aperçoit que ce qu’elle croyait être à la source de son problème existentiel ne sont que des fausses excuses. La racine de ses maux est ailleurs, si près d’elle qu’elle ne la voit pas. « Nicolas, je bosse avec vous depuis trois mois, vous me connaissez par coeur, donnez-moi un indice sur ce qu’il me reste à sortir de mes tripes pour finalement avancer ». Malgré l’envie, je choisis de ne rien lui dire. D’abord par précaution car je pourrais me tromper. Après tout, c’est de sa vie qu’il s’agit et non de la mienne. Qui suis-je pour lui dire comment agir ? Ensuite, la découverte est tellement plus forte quand on la fait soi-même. Anne ne voit vraiment pas ce qui l’empêche d’être épanouie. Devant son air perplexe, je lui demande de faire un nouveau point sur la femme qu’elle est aujourd’hui. « Je suis Parisienne, j’habite à New York, je suis l’épouse d’un Américain qui se sent français…». Quoi d’autre ? «…et je suis la maman de deux garçons aussi français qu’américains ». À ces mots, elle découvre ce qu’elle refusait de voir depuis longtemps. Elle est la seule de sa famille à ne vivre et à ne penser que sous un angle. Non seulement elle se prive des richesses de deux cultures, mais elle observe New York avec des oeillères de Française pure et dure. « Ce n’est pas qui je suis, j’en souffre, je me renferme, je m’isole, je m’oublie et je ne sais plus ce dont j’ai envie ». CQFD. Le coach n’a plus qu’à creuser là où Anne a commencé à gratter. Il n’a fallu à Anne que quelques séances pour qu’elle s’accepte telle qu’elle est, « c’est tellement plus simple que de vouloir se changer » me dit-elle, heureuse et légère. Lorsqu’elle se sentira à l’aise avec sa vraie identité, l’envie qui lui manquait tant réapparaîtra sous une forme que seule elle connait.

Jouer à contre-emploi et vivre en cherchant à reproduire le passé ne dure qu’un temps. Le risque est de se perdre et la pente à remonter est longue et ardue. Pour s’assimiler au mieux, la clé est de rester fidèle à soi-même et à qui l’on est aujourd’hui.

 

Commentaires

  • Will NY

    C est une fable cette histoire? Si jamais non, qu’elle travaille et ca ira mieux. C est ainsi qu’elle resta « fidele a elle meme ». Femme au foyer quelques annees apres la Sorbonne, et a New York, triste.

    • riton-clasico

      Pas d’accord Will! Le coach Nicolas sait partir d’une situation particulière pour l’ériger en leçon de vie accessible à tous. Belle écriture, pas de jargon: ça nous change de certains… Une petite erreur, peut-être, mais qui rend coach Nicolas encore plus humain: il me semble qu’on ne dit pas la plage des Basques, mais la Côte des Basques…

  • Damien

    Cela semble etre a la fois un fois un probleme typique de femme au foyer d’avoir du mal a s’identifier et un probleme tres francais de vivre dans le passe.
    Bon article

  • Sylvie

    Si seulement je vous avais connu lorsque je me suis installé à New York, il y a quatre ans de cela. J’ai ramé pour m’en sortir, malgré ma petite famille adorable autour de moi. Le pire, c’est la solitude ressentie due aux fameux « mais de quoi elle se plaint celle-là ? » ou encore  » allez bouge-toi et arrete de chouiner « ….Merci pour ce bel article qui me remettra dans le droit chemin, au cas où !

  • SBravi

    Je pense que ça n’a rien à voir avec le complexe de la femme au foyer ( cf les autres commentaires) et vous avez réussi à la mettre doucement devant sa réalité, avoir déménagé physiquement et pas moralement. C’est vraiment intéressant de lire votre cheminement pour y arriver. Merci de me ( nous) faire partager ça.

  • Manu

    Très bien écrit! Il faut le souligner car je trouve que cela devient rare de lire une belle prose ;-). Après je ne suis pas d’accord avec toi Will, en fonction de ses aspirations et de son équilibre de couple cette femme peut faire ce choix et bien l’assumer…

  • Alistair

    Bravo, NIcolas. Encore une fois un article fascinant et si bien écrite. Une belle prose, comme l’écrivait Manu, qu’on trouve malheureusement si rarement ces jours-ci. Tu abordes toujours des sujets vraiment intéressants qui concernent un aspect profond de la psychologie humaine. On y retrouve toujours un peu de nous-mêmes.

  • fabien Béhar

    « qu’elle travaille et ca ira mieux »… Ce dogme a pris du plomb dans l’aile, Will, il est vraiment temps qu’à notre époque les gens aient le choix quand il se présente ! Bravo Nicolas pour cette histoire, je me verrais bien profiter de cet autre New York que ma carrière m’empêche de vivre depuis 10 ans, et désormais, en croisant une mère de famille heureuse à central Park, je penserais à vous… et à Anne !

  • Henriette

    Merci pour cet article qui finalement nous aide tous et toutes à nous positionner. Surtout lorsqu’on a un mari busy et que nos enfants n’ont plus besoin de nous… Se recadrer prend du temps mais ça vaut le coup !!! Et boulot ou pas le tout est de se retrouver, de s’épanouir dans cette nouvelle vie où finalement on a perdu beaucoup de repères.
    Merci Nicolas et surtout continue à écrire, moi, ça m’aide !

  • Danielle Lieber

    Oui bravo Nicholas pour avoir aider Anne a vivre dans le moment present et d’accepter que sa nouvelle vie soit differente, non pire ou meilleure, juste differente. Ceci etant je dois ajouter un point important a cette conversation. Vivre et s’adapter a un nouveau pays n’est pas chose facile et parfois les nouvelles valeurs du pays adoptif ne coincident pas avec les notres. Tout cela pour dire que ce n’est pas pour tout le monde de s’adapter a un nouveau mode de vie. Parfois il vaut mieux rentrer dans son pays natal si l’equilibre mental de la personne est deboussolee par son nouvel environnement. Et ce n’est pas un echec de repartir.

  • Nathalie Monsaint-Baudry

    Etre une femme/maman française en Amérique, peut, malgré toutes les apparences idylliques, se révéler extrêmement douloureux… Tiraillée de l’intérieur par son être français, et »up against » la réalité américaine, la fêlure est réelle et la question de l’identité devient le cœur du mal-être, et de la transmission vers ses enfants… Quelle culture vais-je transmettre ? Que reste-t-il de moi ? (quand l’expatriation de transforme en résidence à durée indéterminée… J’ai mis en ligne une réflexion (gratuitement) dans mon essai : Etre Française et Américaine, cristallisations culturelles, à disposition des femmes vivant en Amérique… Bon courage comme on dit en France, ou Enjoy (the ride) comme on dira en Amérique… Question de perspective… Nathalie MB
    téléchargement gratuit depuis : http://www.pbaudry.com ou bien http://www.monsaintbaudry.fr

  • delphine

    Ce texte m’a beaucoup touchée. Le coach sait viser juste, dans les mots et les maux, avec beaucoup d’humanité, de bienveillance et de tendresse… Je découvre un truc, moi qui vais voir un psy depuis des années. C’est possible, en quelques mois, d’aller mieux ???Comment on fait pour être coaché par Nicolas ????!!!!
    Delphine

  • André-philippe vidal

    La fable c’est l’histoire qu’elle allait se raconter pour fuir sa réalité !

    Bravo au coach « miroir » qui a su faire comprendre a sa cliente qu’il vaut mieux etre une femme au foyer heureuse qu’une new yorkaise ex de la sorbonne déprimée

    • j.facelina

      le miroir, une chorégraphie bien connue à Bayonne.;.