A chacun sa « French nanny »

Liz Fuerstman voulait que ses enfants apprennent le francais. Mais dans sa « petite ville » de Chappaqua dans le Westchester, c’est plus facile à dire qu’à faire. Les contacts avec la langue sont limités, surtout quand personne dans la famille n’a le français pour langue maternelle. Et dans cette situation-là, même la francophilie de Liz (ancienne « French major » à Columbia et étudiante à Paris pendant un an) n’y fait rien. « L’alternative était d’aller en France pendant un an mais les enfants sont contre car ils seraient loin de leurs amis » précise-t-elle.

Mais il y a deux ans, elle a sorti l’arme fatale: la jeune fille « au pair » française. Chaque été, Sophie Clary se joint donc à la famille pour enseigner le français de manière ludique. Jeux de société, cahiers de vacances, sorties en VF, sport. Les enfants adorent, et la maman est ravie: « Ils s’habituent au rythme de la langue et apprennent des expressions qu’ils ne verraient pas à l’école, dit-elle. Comme ‘chai pas’ « .

« Les enfants m’ont montré certaines leçons scolaires qui étaient remplies de fautes et malheureusement pas axées sur la pratique du français dans des situations précises, et utiles, ajoute Sophie Clary. Mon but n’était pas qu’ils sachent décrire le temps qu’il fait ou qu’ils connaissent tous les mois de l’année en français, mais plutôt qu’ils soient capable de rencontrer des enfants français, de leur parler, sur le vocabulaire du jeu, du sport et des activités quotidiennes et qu’ils sachent exprimer qu’ils se sont fait mal, qu’ils ont soif ou faim avant tout le reste. »

Dans le grand melting pot de New York et  sa région, nombreux sont les parents  qui, comme les Fuerstman, ont recours à des « nannies » ou « au pair » françaises pour exposer leur enfant à la langue et la culture de Molière. Les raisons citées sont diverses : certains, des Français, veulent encourager la pratique de la langue dans un environnement anglophone, notamment pour reconnecter les enfants à leurs racines. D’autres, des Américains, ont abandonné l’apprentissage de la langue il y a très longtemps et voudraient que leur enfant reprenne le flambeau. D’autres encore espèrent que le français leur ouvrira des portes à l’école et au travail. Résultat : sur les réseaux francophones en ligne comme New York in French et Voila New York, les « recherche French nanny » font florès, et des organismes tels que UnPetit Monde.org ou The Baby Sitter’s Guild, proposent aux parents intéressés les services de baby-sitters francophones.

« J’ai une amie qui paie sa baby-sitter,  je crois, 45 dollars de l’heure pour parler deux-trois heures de français à son enfant de sept mois ! » s’exclame Brigitte Saint-Ouen, fondatrice de la galerie Gramercy 32 Fine Arts et organisatrice de « play dates » francophones pour les enfants de moins de cinq ans.

« J’imagine qu’il y a beaucoup de parents qui ont mis leur enfant dans des programmes bilingues et qui aimeraient qu’ils aient un accent parfait, ce qui n’arrive pas toujours quand ils apprennent le français avec un prof américain » avance Alia Farah, la « nounou » que Mme Saint-Ouen a recrutée en février. Ou tout simplement parce que le français fait chic ! »

Le phénomène illustre non seulement la manière dont la mondialisation s’invite dans les familles, mais aussi un changement d’attitude envers le bilinguisme. Il y a vingt ans seulement, une « nanny » étrangère aurait été vue comme une source de confusion pour l’enfant, souligne un article sur la question paru dans le New York Times en aout dernier.

Pourtant, certains parents interviewés disent que la place singulière de la « nanny » ou de l’« au pair » (ni maman ni prof) au sein de la famille les met dans une position de choix pour enseigner le français aux enfants. «Le problème est qu’ils nous entendent parler anglais donc ils nous parlent anglais, souligne Peggy Lavielle à propos de ses enfants de 7 et 4 ans. Ce n’est pas le cas des jeunes filles au pair», qui ne sont pas identifiées comme anglophones.

La « nounou », plus forte que le prof’? Pas sûr. La mission de nature temporaire et volatile de la « nanny » ne génère pas toujours la continuité nécessaire à l’apprentissage d’une langue étrangère – sauf en cas de tissage de liens durables avec la famille.

Par ailleurs, les parents rencontrés soulignent que rien ni personne ne pourra remplacer le cours de français à l’école. «La nounou est idéale si on veut apprendre les bases, mais si on veut aller plus loin, comme apprendre la grammaire, il faut des cours, affirme Denise El Chaar, maman américaine de trois enfants, dont deux scolarisés au Lycée français.

« Last but not least« , les progrès de l’enfant dépendront de la discipline de la « nounou » et de sa capacité d’adaptation à des niveaux linguistiques et des degrés de motivation variables chez des enfants d’âges différents. La chasse à la « super nanny » peut donc s’avérer longue et coûteuse.


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